De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

RENTREE LITTERAIRE 2017

Parmi la foule de titres sortis durant cette rentrée littéraire, j’en avais lu quelques uns début septembre (dont le très bon nouveau Nothomb, ma chronique est à lire ici) et repéré quelques autres. Puis j’étais passée à autre chose, de nouvelles parutions qui me tentaient plus tombant à rythme régulier. Je serais donc passée à côté de ce roman, si l’auteur n’était pas venu en dédicace dans ma librairie. J’avais envie de participer à cette rencontre, qui fut d’ailleurs très intéressante. Je me suis donc laissée tenter par ce roman singulier, que je ne regrette pas d’avoir lu même s’il n’a pas toujours su me transporter. Critique.

L’histoire

« Moi, je me plais dissimulé dans le clair-obscur. Ou perché tout en haut, comme un équilibriste au-dessus du vide. Je refuse de choisir mon camp, je préfère le danger de la frontière. Si un soir, vous me croisez dans le métro ou dans un bar, vous allez obligatoirement me dévisager, avec embarras, probablement cela vous troublera, et LA question viendra vous tarauder : est-ce un homme ou une femme ?
Et vous ne pourrez pas y répondre. »

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles nous fait partager l’histoire improbable, drôle et tendre, d’une famille joliment déglinguée dont Paul est le héros peu ordinaire. Paul qui, malgré ses allures de filles, aime exclusivement les femmes. Paul, qui a deux mères et n’a jamais connu son père. Paul, que le hasard de sa naissance va mener sur la route d’un célèbre androgyne : David Bowie.
Fantaisiste et généreux, le nouveau roman de Jean-Michel Guenassia, l’auteur du Club des incorrigibles optimistes, nous détourne avec grâce des chemins tout tracés pour nous faire gouter aux charmes de l’incertitude.

Mon avis

Dans ce roman au ton singulier, l’auteur nous fait naviguer dans un univers proche de nous, mais profondément éloigné de mon quotidien : le milieu LGBT à Paris. Notre héros, Paul, 17 ans, est un jeune androgyne qui a été élevé par deux mères, dont l’une au caractère bien trempé est..hétérophobe! Ce jeune homme choisit d’entretenir le trouble sur son sexe, il est difficile à cerner, et se plait dans son mystère. Mais Jean-Michel Guenassia ne tombe pas dans les clichés de l’ado tête à claques : notre Paul se révèle au final très attachant. Il nous raconte son histoire avec sa propre voix, son humour omniprésent. Plus on apprend à le connaître, plus on se rend compte que son quotidien n’est pas si différent du nôtre, au contraire!

C’est là toute la force de Jean-Michel Guenassia : l’auteur retourne les clichés avec beaucoup d’élégance (certains passages sur « l’hétérophobie »m’ont interpellé), déconstruit les stéréotypes et adresse finalement un pied-de-nez à tous ceux qui croient encore aujourd’hui à la notion de norme. Même si la littérature Young Adult est beaucoup plus ouverte, il faut du courage pour tenir de tels propos dans un livre de « littérature blanche » destiné aux intellectuels et à un public très large. J’ai donc beaucoup aimé sa redéfinition de la normalité qui ne manque pas de piquant : l’auteur ne mâche pas ses mots, pour nous faire entrer dans le quotidien de cette famille gentiment cabossée.. Comme elles le sont toutes, finalement! Il nous fait aussi réfléchir à la notion d’identité sexuelle : est-on vraiment obligé de suivre les étiquettes que l’on nous colle? J’ai trouvé ça intéressant et peu banal de suivre un héros qui n’est pas transgenre, ni même gay, mais qui ne se plait qu’au milieu des homos. Paul nous prouve que, pour s’épanouir, l’on n’a pas nécessairement besoin de rentrer dans toutes les cases que la société veut nous coller. Ce personnage qui reste à la marge interpelle et fait réfléchir, malgré lui. C’est un propos très actuel, à l’heure où des tas de nouveaux termes parfois peu compréhensibles fleurissent dans les médias, qui essaient de se rassurer.

Malgré tout, tout ne m’a pas plu dans ce roman. Les personnages sont tous marginaux, névrosés (lors de la rencontre, l’auteur a lui-même défini son roman comme un « Vernon Subutex avec l’humour en plus »). Malgré tout l’amour qui circule dans cette famille que l’on apprend à mieux connaître, il n’y a pas nécessairement de fin heureuse ni de bons sentiments : l’auteur est assez trash par moments, tout en restant dans la légèreté. Pour une grande fan de feel good books comme moi, c’est assez dérangeant et je pense simplement que ce roman ne correspondait pas à mes préférences de lectrice. Malgré tout, l’humour omniprésent est salvateur car il empêche que l’on se tire une balle en pensant à la société d’aujourd’hui où plus rien ne tourne rond.

J’ai aussi trouvé que les milieux évoqués étaient parfois un peu caricaturaux. Je suis persuadée que les lesbiennes ne sont pas si typées, et qu’elles ont un quotidien normal, sans coke, cris, ni Harley Davidson comme c’est le cas ici. C’est un choix délibéré de l’auteur, qui se montre impertinent et plein de malice, mais cela m’a un peu déplu. L’auteur ne parle pas d’expérience, moi non plus d’ailleurs, mais sa caricature ironique pourrait agacer les principales intéressées. Pour ma part, j’ai trouvé que son ado de héros, qui a le même âge que moi, ne semblait pas non plus si réaliste que ça: dans la littérature Young Adult que j’ai l’habitude de lire, les auteurs arrivent en général à mieux cerner notre génération.

Quant au lien avec David Bowie mentionné dans le titre énigmatique, si vous vous posez la question, vous ne comprendrez que dans les toutes dernières pages. Mais je vous préviens, c’est assez rocambolesque ! Un peu trop d’ailleurs, par rapport au reste du roman, mais ce dénouement n’en reste pas moins savoureux.

En résumé

Dans ce nouveau roman, Jean-Michel Guenassia joue avec les codes de notre société avec beaucoup d’impertinence et de mordant. Il nous livre un roman profondément ancré dans notre époque, un témoignage criant du 21ème siècle et de ses contradictions. Son personnage androgyne entretient le flou sur son sexe, au risque de déranger les bien-pensants. L’auteur, lui, prend un malin plaisir à provoquer gentiment, en retournant les clichés avec beaucoup d’élégance (vous connaissez l’hétérophobie?) et en questionnant notre notion de normalité. Il faut un sacré courage pour livrer ce genre de message en « littérature blanche », et j’espère que ce roman intelligent saura secouer les mentalités.

Si j’ai beaucoup aimé le propos du roman et le thème de l’histoire, j’ai quand même quelques réserves. Je suis une grande fan de feel good books et de bons sentiments. Les personnages marginaux et névrosés de ce roman, qui ne connaissent pas tous de fin heureuse, m’ont donc parfois dérangé. J’ai aussi trouvé certaines choses très caricaturales, même si c’est une volonté assumée de l’auteur! Reste un roman très sympa, léger et rocambolesque à la fois, et des personnages attachants qui ne manquent pas de piquant. Une belle découverte.

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, par Jean-Michel Guenassia, aux éditions Albin Michel, 2017, 20 euros. 

L’auteur en pleine interview à la librairie, et ma gentille dédicace. 

 

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