Grand frère

La sélection du mois d’avril pour le Prix des Lecteurs du Livre de Poche dont je suis jurée est récemment arrivée jusqu’à moi, et j’ai été ravie en la découvrant, car cette fois, les 3 livres sélectionnés me tentaient (ce qui n’était pas le cas le mois passé, par exemple!). J’ai décidé de commencer par « Grand frère », un roman ayant reçu l’année dernière le Goncourt du premier roman. Ce livre, qui aborde le dur thème de la guerre en Syrie, me semblait être une lecture coup de poing. Critique.

Merci aux éditions Le Livre de Poche pour cette lecture reçue dans le cadre de la sélection d’avril du Prix des Lecteurs Littérature.

L’histoire

Grand frère est chauffeur de VTC. Enfermé onze heures par jour dans sa « carlingue », branché en permanence sur la radio, il rumine sur sa vie et le monde qui s’offre à lui de l’autre côté du pare-brise. Petit frère est parti par idéalisme en Syrie depuis de nombreux mois. Engagé comme infirmier par une organisation humanitaire musulmane, il ne donne plus aucune nouvelle. Ce silence ronge son père et son frère, suspendus à la question restée sans réponse : pourquoi est-il parti ? Un soir, l’interphone sonne. Petit frère est de retour.

Mon avis

J’ai beaucoup aimé découvrir ce roman poignant, que je n’aurais probablement jamais lu s’il n’avais pas été sélectionné pour ce prix, car il ne correspondait pas à première vue à mes lectures de prédilection. Pourtant, j’ai immédiatement accroché à cette lecture, aussi dure soit-elle.

Dans « Grand frère », Mahir Guven aborde l’embrigadement d’une façon novatrice en s’éloignant des clichés. Loin de diaboliser le personnage parti en Syrie, l’auteur tente plutôt de le comprendre et d’expliquer comment certains ont profité de sa naïveté et de son idéalisme pour l’envoyer à une place qui n’était pas la sienne. Ce roman nous fait aussi nous rendre compte de l’étendue des horreurs et de la misère de la population dans un pays lointain, dont on parle dans les journaux comme d’un enfer sur terre, sans jamais vraiment prendre le temps de s’arrêter et de ressentir de l’empathie pour la population locale. Avec intelligence, l’auteur met en parallèle 2 sortes de guerre : la guerre syrienne, bien sûr, mais aussi la guerre urbaine dans laquelle est pris le grand frère, tentant de survivre en tant que chauffeur Uber dans la jungle parisienne. Chacun des deux prend la parole tour à tour, pour nous livrer sa vision des choses dans un français moderne, truffé d’argot. Ces deux voix semblent se rejoindre et se compléter de façon émouvante, comme un écho, nous dressant en filigrane le portrait de deux frères issus d’une famille franco-syrienne qui ont du mal à se faire une place, se sentant entre deux eaux et deux cultures en France.

Plus que de la guerre en Syrie et de l’embrigadement, Mahir Guven a surtout pour ambition de nous parler de la difficulté qu’ont les jeunes ayant grandi dans les banlieues pour se faire une place dans la société. Bien souvent, ils sont réduits à vivre de petits trafics ou à passer leur journée en voiture pour véhiculer les Parisiens plus aisés. J’ai aimé que « Grand frère » donne la parole à ceux qui ne l’ont pas d’habitude, mettant en lumière le difficile quotidien de cette génération métisse ou immigrée, qui se sent difficilement intégrée dans un pays pourtant décrit comme celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. « Grand frère » parle de multiculturalité et de la difficulté de se sentir entre deux eaux, ni totalement français ni totalement syrien. Il parle aussi de la méfiance accrue envers les Arabes depuis les récents attentants et des amalgames faciles que subissent ceux à qui leur couleur de peau a mis des bâtons dans les rues.

« Grand frère » est donc un portrait sociétal bluffant, mais aussi une histoire fraternelle, comme l’indique très bien son titre. C’est l’histoire de deux frères prêts à tout l’un pour l’autre, mais dont les chemins se sont séparés quand le plus jeune, dont on n’a plus aucune nouvelle, s’est engagé comme infirmier en Syrie. Brisé, son grand frère tente de survivre en errant dans la banlieue parisienne, croyant voir son frère partout et vivant dans la crainte d’être le frère d’un terroriste, bien que son amour pour celui avec qui il partage son sang reste intact. J’ai été touchée par l’amour qui règne au sein de cette famille où il est pourtant difficile d’exprimer ce que l’on ressent. Lorsque le petit frère revient à Paris, le rythme de la narration s’accélère, devenant trépidant. Pourquoi est-il là? Est-ce que son retour constitue une menace? Partagé entre sentiments personnels et méfiance envers un potentiel embrigadé, Grand frère vit un dilemme, qui nous semble poignant, tandis que le suspense monte, jusqu’au dénouement incroyable, durant lequel tout ce que nous croyions savoir se retrouve bouleversé. Bref, même si je ne serais pas spontanément allée vers cette lecture, j’ai aimé ce livre dur, abordant avec finesse et d’une voix singulière des sujets d’actualité tels que l’embrigadement, le désoeuvrement de la jeunesse et la stigmatisation.

Voici une photo de ma rencontre avec l’auteur Mahir Guven au dernier salon Livre Paris.

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Grand frère, par Mahir Guven, aux éditions Le Livre de Poche (2019), 7 euros 90. 

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