Un grain de moutarde

Il y a quelques jours à peine, je vous parlais de « Le Crocus jaune », nouveauté Charleston à découvrir dès cette semaine en librairie. J’ai eu la chance de découvrir ce livre il y a deux mois maintenant, dans le cadre de la formidable aventure des Lectrices Charleston 2020. Ce roman historique traitant du thème de l’esclavage à travers les destins croisés de deux femmes que tout oppose avait su me toucher, si bien que j’ai eu envie d’enchaîner immédiatement avec la suite, déjà parue chez un autre éditeur, Amazon Crossing. J’en ai eu la possibilité grâce à la plateforme Netgalley, qui proposait ce titre en accès libre sur liseuse. Et j’ai vraiment adoré ce deuxième opus, qui m’a peut-être encore plus séduite que le premier ! Critique.

Merci aux éditions Amazon Crossing et à Netgalley pour cette lecture.

L’histoire

Lisbeth Johnson a grandi dans le Sud des États-Unis, dans la plantation de coton appartenant à sa famille. Jordan Freedman est la fille de Mattie, esclave et nourrice bien-aimée de Lisbeth. Trois ans après la fin de la guerre de Sécession, Lisbeth et Mattie veillent chacune sur leur foyer tandis que Jordan est institutrice et suffragette.

Quand Lisbeth est appelée au chevet de son père mourant, elle se rend sans hésiter à la plantation et se retrouve confrontée à sa famille confédérée, qu’elle a trahie en épousant un abolitionniste. Au même moment, Jordan et Mattie reviennent elles aussi à Fair Oaks, afin de soutenir leur famille, toujours victime d’oppressions.

La suite du Crocus jaune remet en scène les familles Johnson et Freedman, qui se trouvent confrontées à l’injustice qui les a toujours séparées, mais aussi à l’amertume et la violence. Lisbeth, Mattie et Jordan trouveront-elles le courage de délivrer leurs proches et de se libérer elles-mêmes du passé ?

Mon avis

Attention, risque de spoilers concernant le tome 1 !

Dans ce deuxième roman de Laila Ibrahim, nous retrouvons Lisbeth et son ancienne nourrice Mattie quelques années après la fin du « Crocus jaune ». Toutes deux sont désormais installées en Ohio et n’ont plus que des contacts épisodiques même si l’affection qu’elles se portent est toujours intacte. Lisbeth a coupé les ponts avec sa toxique famille Sudiste et mène une nouvelle vie, plus simple et épanouie, aux côtés de Matthew, un abolitionniste. Mattie, quant à elle, s’est habituée à sa vie d’affranchie, a pu offrir un accès à l’éducation à ses enfants, si bien que sa fille, Jordan, 19 ans, est devenue une jeune femme moderne, persuadée que l’esclavage appartient au passé, et déterminée à se tourner vers un nouveau combat : le suffrage des femmes. L’existence de tout ce petit monde se retrouve bouleversée lorsque, pour diverses raisons, ces 3 femmes doivent retourner en Virginie, et renouer avec les drames de leur passé.

Voilà pour la mise en contexte, place maintenant à mon avis ! Et il est très enthousiaste : j’ai tout simplement dévoré ce roman historique, qui a su à la fois m’apprendre des choses, me révolter et m’émouvoir, davantage encore peut-être que le premier opus. Alors que l’action du « Crocus jaune » se déroulait sur plusieurs décennies, celle de « Un grain de moutarde » se passe en quelques semaines à peine. Il y a donc plus de rebondissements, de suspense. Grâce à cette chronologie plus resserrée, le roman  acquiert un rythme trépidant. Nos personnages, en particulier les femmes noires Mattie et Jordan, s’exposent à de nombreux dangers dans une Virginie qui n’a jamais vraiment accepté la défaite des Sudistes à la Guerre de Sécession. Ces deux femmes n’ont pas peur de risquer leur vie pour sauver ceux qu’elles aiment, et suspendue à mon livre, j’ai tremblé pour elles à de nombreuses reprises !

Même si ce deuxième tome a pour lui davantage d’action, l’émotion n’est jamais en reste, bien au contraire ! Il y a de nombreuses scènes touchantes et révoltantes dans ce roman, qui, comme son prédécesseur, nous prend à la gorge en nous mettant face aux atrocités subies par la population noire du Sud des États-Unis, et ce alors même que l’esclavage vient officiellement d’être aboli. Malheureusement, dans les faits, les choses sont bien différentes, et en pratique, la vie des anciens esclaves est loin de s’être améliorée. J’ignorais tout de cette réalité historique, croyant naïvement que la guerre de Sécession avait mis fin une bonne fois pour toutes aux mauvais traitements, et je suis heureuse d’avoir découvrir ce qu’il en était réellement grâce à ce roman historique, parfois dur mais aussi ô combien instructif. Laila Ibrahim se centre sur les conséquences directes de la Guerre de Sécession, pour le peuple noir, bien sûr, mais aussi pour les Blancs, qu’il s’agisse des Nordistes victorieux ou des Sudistes battus. Tous sont hantés par les fantômes d’une guerre civile au cours de laquelle ils ont dû affronter leurs semblables, se battre contre d’autres citoyens américains. L’auteure fait vraiment le tour de la question : elle nous décrit l’impact de cette guerre sur chaque classe sociale. Aucun aspect n’est laissé de côté et, pour le lecteur avide d’en apprendre plus sur ce contexte historique particulier, ce roman est une véritable mine d’or.

L’auteure n’a pas non plus perdu son talent pour les beaux portraits de femmes et réussit, une fois encore, à nous émouvoir grâce au portrait de deux héroïnes attachantes, unies par une même force de caractère, n’hésitant pas à se battre pour ceux qu’elles aiment et pour ce qu’elles croient être juste. Quelques années après l’avoir quittée, nous renouons avec Lisbeth, désormais mère de famille, qui élève ses enfants dans la bienveillance et la tolérance. J’ai beaucoup aimé l’évolution de ce personnage, qui ne cesse de gagner en maturité, s’affirme de plus en plus et devient d’autant plus attachante. Quant à Mattie, si elle est encore bel et bien présente dans l’histoire, nous n’avons plus accès à son point de vue. Cette fois, c’est dans la tête de sa fille Jordan que nous entrons, et ce changement de perspective permet à l’auteure de rebattre les cartes de son intrigue. Jordan est en effet née libre, elle a grandi toute sa vie en Ohio et a même eu accès à l’université. C’est une jeune femme moderne, qui n’a pas eu à affronter les mêmes tourments que les autres membres de sa famille, et croit naïvement que tout cela est derrière elle. Lorsqu’elle entreprend avec sa mère le voyage vers la Virginie, elle tombe des nues en découvrant ce qu’aurait pu être sa vie si Mattie ne lui avait pas offert un avenir meilleur. J’ai beaucoup aimé assister à la prise de conscience de cette jeune femme, au départ assez naïve et ignorante de la réalité du monde, qui perd peu à peu de ses illusions, un peu comme nous, lecteurs, confrontés à une horreur dont, pour la plupart, nous ne savions rien ou presque avant de nous lancer dans la lecture de ce roman. Jordan est un personnage qui connaît une très belle évolution, elle n’est tout simplement pas la même au début et à la fin du roman.  Au fil de l’histoire, elle se montre de plus en plus courageuse, aimante et forte, en digne héritière de sa mère Mattie, et pour nous, lecteurs, c’est un vrai plaisir de la voir mûrir de la sorte, de vivre ce changement à travers son regard.

Si l’auteure se centre surtout sur ces deux héroïnes, dont la psychologie est particulièrement bien travaillée, elle n’en oublie pas pour autant les personnages plus secondaires, qui ont également des histoires fortes nous réservant de beaux moments d’émotion. C’est une véritable série de portraits que l’auteure réalise. Nous apprenons à connaître une galerie de personnages, attachants pour les uns ou exécrables pour les autres, mais aucun d’entre eux ne laisse véritablement indifférent. J’ai aimé en apprendre plus sur certains personnages seulement croisés dans le premier opus, comme Emily par exemple. J’ai surtout aimé la solidarité qui unit les personnages les uns avec les autres, ces liens forts qui se tissent par-delà la couleur de peau ou l’origine sociale et qui sont magnifiquement décrits par l’auteure. Une fois encore, malgré la gravité du sujet et la dureté de certains passages, l’auteure laisse une certaine place à l’humanité, l’espoir et la bienveillance. Ainsi, une véritable famille de coeur se crée autour de Lisbeth, Mattie et Jordan, et cela fait plaisir à lire !

En résumé

 « Un grain de moutarde » est une excellente suite, qui n’a rien à envier au premier opus « Le crocus jaune ». L’auteure poursuit son exploration du thème de l’esclavage, en se centrant cette fois sur la période historique qui suit immédiatement la Guerre de Sécession, un contexte que je connaissais mal et que j’ai pu découvrir grâce à ce livre ô combien instructif. Nous y retrouvons des personnages déjà connus et appréciés dans le tome 1 et nous en découvrons d’autres, tout aussi attachants, dont la psychologie est particulièrement bien exploitée. Des liens de solidarité se créent entre tout ce petit monde, dans ce roman au rythme trépidant, qui n’en oublie pas pour autant de laisser place à l’émotion. Bref, je vous recommande chaleureusement cette duologie, qui traite de dures réalités, avec une dose d’espoir et d’humanité bienvenue.

Un grain de moutarde, par Laila Ibrahim, aux éditions Amazon Crossing (2020), 10 euros et 2 euros en e-book.

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